L’homme dans ma chambre

— Qu’est-ce que tu fous-là ? j’ai fait en essayant de ne pas m’énerver.
— Ta mère nous a dit qu’on pouvait dormir où on voulait.
— Et donc t’as choisi ma chambre ?

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« L’Homme dans ma chambre » peut être lu à part,

c’est une suite indirecte de « Sous les paillettes »

J’ai refermé la porte derrière moi en pensant être seule à la maison. Mais vu les voitures garées juste devant la maison, j’aurais dû avoir la puce à l’oreille…

J’avais encore l’odeur de ce mec sur moi, j’avais encore l’impression de le sentir en moi. Il s’y était donné à cœur joie avec mes seins, et ma peau n’avait pas oublié la passion de ses doigts.

Je me suis assise sur le petit banc dans l’entrée pour retirer mes talons. Quand on mesure 1m68, on se sent soudainement plus petite quand on perd huit centimètres et qu’on se retrouve les pieds sur Terre.

Un type que je ne connaissais pas dormait en ronflant sur le canapé du salon. Un autre qui bosse à U au rayon poisson, Bruno je crois, avait probablement commencé la nuit sur le fauteuil avant de choir sur le tapis. Il a ouvert un œil en me regardant passer.

— Oh t’es là, bichette ? il m’a fait comme si ma présence chez moi était le truc le plus hallucinant du monde.

La pièce empestait le mâle pas propre, l’alcool, le tabac froid, et la fumette. On s’était amusé avec des sarbacanes et à s’envoyer des confettis. Des bouteilles de bière éclusées jonchaient la table basse. Des verres vides aux quatre coins. L’évier dégueulait de vaisselle sale. J’ai soupiré en prenant la distance nécessaire. C’était toujours mieux que de vivre à Gaza.

— T’es belle avec ta robe, on dirait presque une sirène ! il a murmuré en se roulant sur le ventre, en ouvrant de grands yeux comme s’il avait du mal à y croire.

— Je sais, j’ai répondu.

— J’exagère pas !

— Où est Maman ?

Il m’a indiqué la chambre de l’index en me déshabillant du regard.

J’avais mieux à faire, j’ai pris la direction de ma chambre. À ma plus grande stupéfaction, j’ai trouvé Raoul dans mon lit. Je croyais pourtant avoir fermé à clé en partant.

— Qu’est-ce que tu fous-là ? j’ai fait en essayant de ne pas m’énerver.

— Ta mère nous a dit qu’on pouvait dormir où on voulait.

— Et donc t’as choisi ma chambre ?

— Ouais j’aime cette ambiance de chambre de fille. C’est très mignon. Et il y a ton odeur dans les draps.

Ne plus mettre de sang sur les murs et aimer mon prochain ne faisait pas partie de mes résolutions pour cette nouvelle année, par contre j’avais décidé que ce genre de choses devaient moins m’atteindre. J’avais téléchargé l’application « Petit Bambou », fallait que ça me serve à quelque chose.

— J’avais fermé à clé, j’ai dit calmement.

— Je sais où tu la caches.

Il ne s’appelle pas Raoul. Son vrai prénom est Patrick, mais quand il était venu dormir une première fois à la maison, que Maman l’avait ramené, j’appelais tous ses mecs Raoul. À l’époque c’était le défilé des Raoul. Mais lui il était resté. Et je m’étais donné beaucoup de mal à ce qu’il dégage de chez nous.

Ce Raoul ne foutait absolument rien de sa vie. Ses chemisettes à fleurs hawaïennes me donnaient la gerbe dès que je les voyais. Il se lavait un jour sur trois, et le reste du temps recouvrait la saleté avec des déos « senteur des îles » qui me donnaient l’impression d’être dans les chiottes dès qu’il entrait dans la même pièce que moi.

Évidemment il ne cherchait pas de travail. C’était exactement ce genre de gars qui tirait Maman vers le fond. Je croyais qu’il  avait disparu de sa vie — et de la mienne — pour ne plus y revenir.

— On s’est croisés hier soir chez un pote, et tu sais ce que c’est quand les gens boivent et s’engueulent pour un rien. Nous nous sommes fait mettre à la porte avec la petite bande. Elle nous a proposé de finir la soirée ici.

Je n’avais pas le temps d’éclaircir cette histoire, ça commençait à urger. J’ai récupéré un tampon dans le tiroir de ma table de nuit, un string propre dans la commode.

— Je vais faire un truc, et quand je reviens tu es sorti de ma chambre, je lui ai répondu sans le regarder.

Il s’est contenté de ricaner.

— T’as tes règles ma princesse ? s’est-il amusé.

— Raoul je t’emmerde.

À mon retour il était bien évidemment encore là. Assis sur le rebord de mon lit, il n’avait toujours pas remis ses pompes. Il m’avait l’air de planer encore. La Terre bougeait encore sous ses pieds.

— Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans ma phrase ? Qu’est-ce que tu fiches encore là ?

Il s’est contenté de hocher la tête en me fixant comme un lapin devant des phares.

— T’es magnifique dans cette robe toute scintillante. T’es devenue une vraie femme à présent. Ouais une vraie femme, et sacrément bien gaulée ! T’as l’air d’avoir les accessoires bien fermes. Je me suis dit qu’on pouvait prendre chacun un côté du lit.

J’ai laissé échapper un rire jaune. Raoul n’était pas moche. C’était bien ça le problème, s’il ne faisait rien de sa vie, il trouvait toujours des femmes pour tomber sous son charme de beau gosse, de baratineur et de roi de la fête. De chanteur, de musicien maudit.

Il avait de l’humour et de la répartie. J’avais appris durant l’année et demie qu’il avait passée sous notre toit à me méfier de ce genre de personnage. Ce genre de poison pour femme. Maman l’avait eu terriblement dans la peau. J’ai bien cru qu’on ne s’en débarrasserait jamais. Comme ces tatouages dégueulasses.

— T’as baisé cette nuit ? il m’a demandé à brûle-pourpoint.

— Ça te regarde ?

— Tu m’as toujours bien plu. Tu te souviens le petit déguisement de fille du Père Noël que je t’avais offert ?

J’ai ri nerveusement. Dire que j’avais porté ce truc… Ce bonnet ridicule, cette jupette sexy et ce collant. Avec des bottes noires. Que j’étais même contente de moi. Maman ne voyait pas le problème, et tous ses potes me trouvaient géniale. La honte.

— T’étais canon avec !

— Tu ne penses décidément qu’à ça…

— Tu me dis ça ma chérie ? Je vois bien que tu n’es plus une petite fille. T’es une femme à présent. Tous ces jolis petits ensembles sexy dans tes tiroirs…

Je suis restée un moment estomaquée de ce qu’il venait de me dire.

— T’as fouillé dans mes affaires ?

— Porte-jarretelles, bas, body en dentelle… Aubade. Et puis cette robe splendide. Tu ne te refuses rien. C’est pour qui ? C’est comme ça que tu gagnes de l’argent ?

— Oublie, je suis trop chère pour toi.

Il s’est redressé et m’a prise par la main.

— Tu pourrais me faire un petit prix… Un prix d’ami. C’est pas comme si on ne se connaissait pas. Et avec moi ton secret sera bien gardé.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Je me fiche de ce que je crois. Tu me plais. Je ne t’ai jamais laissée indifférente. Je sais ce que cache ton attitude envers moi depuis toutes ces années. Et entre nous, ça ne m’a jamais refroidi qu’une nana ait ses règles.

— T’es sacrément lourd et con, j’ai fait en m’approchant.

— J’ai un joujou extra, tu n’as jamais eu envie de l’essayer.

— Patrick…

— Continue de m’appeler Raoul ma chérie. J’aime bien quand tu m’appelles Raoul.

— T’étais le mec de ma mère. N’y pense même pas…

J’avais beau dire cela, l’idée commençait à faire son chemin dans ma tête, malgré ou à cause de la fatigue, je ne sais pas. A cause du côté scabreux peut-être aussi. Et parce que malgré son inutilité sociale, je m’étais toujours demandé ce qu’il avait entre les jambes pour rendre dingues la moitié des femmes de cette ville. Il a sorti une capote de sa poche, comme pour me montrer qu’il était un mec réglo et safe.

— Je me demande ce qu’Eric a de plus que moi. Ce que ta mère trouve à ce type.

— Il sait monter une étagère IKEA sans qu’elle ne s’écroule. Et cuire des pâtes sans transformer les plaques de cuisson en zone de guerre… Il a un travail, et il aide Maman à s’en sortir au lieu de lui enfoncer la tête sous l’eau.

— Oublie ta mère un moment… Apprenons à nous connaître. Le passé est le passé. Tu ne crois pas ?

Il a commencé à remonter sa main le long de ma cuisse, relevé légèrement ma robe. Quelle abrutie je faisais.

— Dis donc c’est mignon ça… a-t-il chuchoté en découvrant la jarretelle de mes bas.

Je me suis mordue les lèvres, je me suis maudite d’être aussi faible. Ce n’était pas moi. Mais je devais l’admettre. C’était moi aussi. Sa main effleurait la dentelle, et je sentais mon souffle se bloquer sous ma poitrine.

— Vas fermer la porte à clé qu’on ne nous dérange pas mon cœur, m’a-t-il demandé.

J’ai gémi lorsque j’ai senti sa main remonter plus haut sous ma robe, jusqu’au repli de mes cuisses.

— Vas fermer la porte, a-t-il répété d’un ton plus autoritaire qui m’a aussitôt empourpré le visage.

Il a retiré sa main en me fixant droit dans les yeux. Je vais bientôt avoir vingt ans. Je fais ce que je veux de mon corps à présent. Même des conneries.

Son regard m’arrachait déjà mes vêtements. Me brûlait littéralement sur place.

— Après tu viendras te mettre à genoux à mes pieds et tu déferas ma ceinture ma belle.

Je me suis dirigée vers l’entrée de ma chambre. Dévorée par le trouble, les larmes au bord des yeux. Il me regardait faire avec un sourire radieux et satisfait. Un loup dans la bergerie. J’ai hésité un instant. Je me sentais terriblement faible. Malgré la brûlure aux joues, malgré la chaleur au creux de mes reins, j’ai ouvert grand la porte.

— Dégage de ma chambre. Ne m’oblige pas à le répéter.

— Chérie, referme cette porte. Nous allons bien nous amuser et je vais t’offrir un moment que tu ne seras pas prête d’oublier. Quand tu auras essayé mon matériel, tu ne pourras plus t’en passer, tu en redemanderas !

Je l’ai fusillé du regard avec les dernières forces qu’il me restait.

— Prends tes affaires, et ne remets plus jamais les pieds dans cette maison. Sinon tu ne sais pas de quoi je suis capable.

Fragment « L’homme dans ma chambre » – Ophélie Deslys

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2 commentaires

  1. Un texte bien écrit.
    Le ton est juste et équilibré.
    La lecture est fluide du début à la fin.
    Les émotions sont bien transmises.
    Le sujet du désir est traité avec délicatesse.
    L’autrice trouve les mots justes.
    Le récit est à la fois doux et réfléchi.
    On ressent une grande sincérité.
    Une belle découverte.
    Un très beau texte que j’ai beaucoup apprécié et qui donne envie de lire la suite.
    Paul M.

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