Indice 50

Quatrième extrait de
Sur le sable exactement
[extrait précédent]

Quand je les rouvre, il est là. L’homme seul, svelte, élégant même en short de bain, entre deux âges et en excellente santé. Parfaitement à sa place ici, comme si la plage lui appartenait.

Un visage agréable : cheveux en bataille, ondulés, avec cette barbe naissante qu’on n’ose jamais vraiment qualifier de négligée.

Il me rappelle un acteur que j’apprécie, pour son jeu, mais pas seulement. J’ai oublié son nom. Il a la même mâchoire tracée au couteau.

Il a ce genre de beauté étrange et magnétique qu’on n’ose pas dévisager en face trop longtemps. Regard perçant, sourire oblique, faussement détaché. Il est un peu trop à l’aise pour que je ne me sente pas toute petite face à lui.

Il tient sa serviette à la main.

Espère-t-il que je l’invite à la poser à côté de la mienne ?

— Dommage de voir une jolie fille toute seule sur la plage, lance-t-il en s’arrêtant juste à côté de ma serviette, les mains sur les hanches, les yeux rivés aux miens.

***

J’observe entre ses doigts un flacon d’huile solaire genre monoï ou coco. Je vois le genre à des kilomètres, et cela me fait sourire. Sans doute voit-il cela comme une première victoire, alors que je secoue la tête amusée d’un tel cliché.

Je lève les yeux vers lui, j’attends la suite du numéro. Il a la voix grave, un timbre qui accroche.

— Une jolie fille comme vous, personne n’a voulu vous accompagner ?

Ma réponse fuse, automatique, mi-moqueuse, mi-flattée.

— Je suis sauvage, ça impressionne les poissons. Et je n’aime pas tenir la chandelle.
— Premier point commun on dirait !
— Si vous êtes venu pour compter nos points communs, ce sera peut-être le seul.
— Je remarque que vous avez dit « peut-être ». Et mon petit doigt me dit que non.

— Je n’ai rien entendu ! dis-je en regardant sa main.

Comme une grande personne qui joue avec une enfant et veut l’amuser ou la consoler d’un gros chagrin, il met son auriculaire à son oreille et fait semblant de l’écouter en dodelinant de la tête avec une grande attention.

Je ris de tant de bêtise. Souvent, il ne m’en faut pas beaucoup plus. Je suis plutôt bon public.

Il porte la trace d’une alliance, une trace plus claire sur sa peau bronzée. Il rit avec moi, mais son sourire ne glisse pas.

Il me détaille, de haut en bas, avec une franchise qui désarme plus qu’elle ne choque. Il désigne le ciel, puis ma peau :

— Faites attention au soleil. C’est traître, ce temps-là, surtout sur une jolie peau claire.

Je plisse les yeux, l’espièglerie reprend le dessus.

— On dirait ma mère… Vous êtes dermatologue ? Vous faites de la prévention contre le cancer.
— Je suis oncologue plus précisément. Je soigne les cancers.
— Ouah ! Vous n’avez pas de risque de vous retrouver au chômage ! Les affaires doivent bien tourner en ce moment. Un métier d’avenir.
— Je ne me plains pas. Mais nous faisons des progrès assez impressionnants en ce moment. L’intelligence artificielle ouvre des possibilités insoupçonnées. L’époque est passionnante. Pour un oncologue… Vous vous intéressez à la médecine ? À la science, peut-être ?

— Non. Aujourd’hui, je me baignais seule. Tranquillement. Avant que des importuns viennent envahir mon territoire, je réponds avec mon sourire le plus effronté. D’ailleurs, vous ne devriez pas être en train de soigner des gens en ce moment, monsieur l’oncologue ?

— J’ai pris quelques jours de repos. C’est nécessaire parfois. S’aérer l’esprit. Tout cela. Et vous ?
— Je ne suis pas oncologue.

Il ne désarme pas face à ma répartie et mon ironie :

— Je pouvais le deviner. Je ne connais pas d’oncologue aussi sexy.
— Sympa pour vos collègues !

Il étend sa serviette à côté de la mienne. Des kilomètres de plage déserte. Et il vient justement se coller à moi comme à un pot de miel.

Je remets mes cheveux dans mon dos avec un soupir insolent.

— Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Il y en a de fort jolies, je l’admets. Mais aucune ne vous arrive à la cheville.

Je rougis. Quel con.

À croire que j’ai pris un abonnement.

— Je suis totalement imperméable à ce genre de flatteries.
— Alors, vous avez de la crème solaire ? C’est pas le moment de jouer les inconscientes.

Là, j’hésite face à cette intrusion. Il a du culot, c’est sûr. Un peu lourd même, ou alors c’est une technique de drague à l’ancienne, dont personne ne lui a encore signalé la date de péremption.

Vintage. Je ne sais pas si j’aime ou si je m’en méfie. Sûrement les deux.

Cela ne manque pas tout à fait de charme, il faut le reconnaître. Son mélange de confiance et de défi me trouble malgré moi. Ce genre d’homme qu’on voudrait ignorer, mais qui vous attire, même si on se dit qu’on est folle de le laisser s’approcher.

Mais ne me suis-je pas promis de cesser d’être raisonnable ?

Je finis par sourire franchement, sors ma crème solaire indice 50 de mon sac avec un soupir exagéré, et agite le tube vers lui :

— Je survivrai, promis. Pas d’excès de zèle aujourd’hui. J’ai ce qu’il faut. 50, c’est suffisant ? Au fait, c’est plus ou moins que votre âge ?
— Amusant, fillette… Aussi piquante que jolie ! Moins. Auriez-vous besoin d’une nouvelle paire de lunettes ? Alors on joue à ce petit jeu-là ?
— Pourquoi pas… Vous avez peur de perdre ?

La suite est à découvrir dans mon nouveau roman

Disponible en broché :

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