
Mes jambes me brûlent malgré la fraîcheur de la canopée. Les derniers mètres sont les plus rudes. Un raidillon, presque un mur vu d’en bas. J’appuie plus fort sur les pédales. Le dérailleur accroche et hésite un instant. Il a besoin d’être réglé.
La chaîne s’enroule enfin sur les bons pignons, je jette mon corps en avant et je poursuis en danseuse. Ma machine semble se soulever sous mon corps, mes jambes solidement arrimées aux sangles des cale-pieds.
La fin de la forêt n’est plus très loin. Mon cœur tambourine, j’ai encore cette impression d’avoir avalé de travers des noyaux de cerises, mais je vole à une allure assez incroyable, cheveux au vent.
Ce sentiment de liberté vertigineuse que je ressens dans chacun de mes muscles pourrait faire couler mes larmes. Je serre les dents, méfiante, la dernière portion est traître. Les pneus cherchent leur chemin dans le lit asséché d’un ancien torrent. Chaque pierre est une menace. À tout moment, l’une d’elles peut dévaler et provoquer ma chute.
Personne derrière. Personne ne m’a suivi. Cette attente insoutenable sous le soleil du Vélo-Rail ne s’effacera pas tout de suite. Je le sais. J’avais encore quelques espoirs. Mais je suis saine et sauve. L’essentiel n’est-il pas là ?
Je m’arrête au sommet du plateau, face à cet océan jaune de colza en fleurs à perte de vue. La terre est aussi sèche et brûlante que ma gorge. Je prends la gourde dans mon sac à dos et la porte à mes lèvres. Goulûment. Je la vide. Je décroche du cadre mon bidon encore plein et m’asperge le visage, les épaules et le cou.
Mon genou me fait mal. Mais la douleur n’est qu’une information.
Ce soir j’écrirai cette histoire. Peut-être que je la publierai. Le titre est déjà tout trouvé. « Je n’veux pas rester sage ». Dans quelques mois peut-être que j’en rigolerai.
La piste est aride. Plusieurs kilomètres à travers les champs, avant de traverser le bois suivant, retrouver de l’ombre. Avant de descendre en pente douce de l’autre côté de la ville, regagner ma maison. La sécurité de ma chambre.
La terre est marquée par les roues des tracteurs. Des empreintes dans la glaise. Ça secoue dans tous les sens. Mes bras et mes coudes servent d’amortisseur. Je ne parle pas de mes fesses. Rien ne me sera épargné. Mais j’en ai vu d’autres. Et la Terre n’a pas fini de tourner.
Il m’aurait été possible d’éviter de passer près de chez Émeline. Au prix d’un long détour, certes.
Est-ce que j’espérais qu’elle ne me voit pas ?
Est-ce que je voulais jouer une nouvelle fois à la roulette russe ?
Est-ce qu’inconsciemment j’espérais qu’elle me voit et m’arrête ?
Le haras est désormais à plusieurs centaines de mètres derrière moi, et je repense à la dernière fois où nos vies se sont croisées. Des souvenirs me reviennent. Pour me donner du courage, je chantonne dans ma tête notre chanson de Katy Perry, entre joie et nostalgie.
Il ne me paraît même plus surprenant de passer à vélo près de chez elle, une demi-heure seulement après que mon premier rendez-vous avec une femme a lamentablement échoué.
Essoufflée sur mon vélo. En sueur. Sans culotte sous mon short noir en lycra, souillé par un espoir sans lendemain.
D’autres y verraient certainement une curieuse coïncidence.
J’entends le tonnerre résonner. Le grondement se rapproche, à la vitesse d’un cheval lancé au galop.
Malgré des jambes en coton, et ce maudit genou gauche, j’appuie plus fort sur mes pédales. J’y mets toute l’énergie et l’insolence qu’il me reste. Il n’est pas dit que je me rendrai sans combattre.
L’étalon me dépasse en soulevant la poussière derrière lui, mais je continue d’appuyer. Il me semble apercevoir le sourire de sa cavalière. Elle me barre la route, mais joueuse, je passe sur le côté. Au risque que ça finisse mal.
Je bascule dans le champ. Mon VTT part aussitôt dans une folle embardée dans les fleurs jaunes. J’en ai plein les narines.
Des herbes hautes s’accrochent à mes mollets, dans les rayons et le pédalier.
Pendant un instant, la roue avant se bloque. Je suis à deux doigts de faire un soleil, suspendue une fraction de seconde dans les airs, prête à m’envoler. Mais je retrouve mon équilibre, le pneu se libère et je m’en sors miraculeusement après avoir traversé les colzas.
J’évite l’animal de justesse. Il se cabre de peur. Je me faufile en riant, je m’éloigne en changeant de plateau, jusqu’à ce qu’elle remonte à ma hauteur au petit trot, avec une classe admirable. Mes cheveux se dressent sur mon crâne. Impossible de rivaliser avec une telle présence.
Je poursuis l’effort encore quelques dizaines de mètres, proche de la rupture. Deux cents mètres, peut-être davantage, et elle ne me lâche pas d’une semelle.
Les sabots de l’animal font trembler le sol.
Je ne suis plus grand-chose.
Il n’y a rien à faire face à un cheval, et finalement je décide de relâcher mon effort. De freiner avant que mon cœur n’explose une bonne fois pour toutes. Impossible de lui en demander davantage aujourd’hui, même si je l’ai bien accroché.
Je libère mes baskets de mes cale-pieds et pose pied à terre.
Elle me tourne autour. L’animal m’observe avec calme. Dans sa robe noire, les muscles saillants, il est superbe. Mais pas autant que la cavalière.
Juchée sur sa selle, tenant fermement les rênes de sa monture entre ses doigts fins, elle me domine de toute sa hauteur. Elle est sublime avec ses cheveux blonds. Ses pommettes roses sur sa peau très claire. Son sourire coquin n’a pas changé. Ses yeux bleu clair se posent sur moi. Ses jambes, qu’épousent un pantalon noir d’équitation légèrement brillant, sont encore plus belles que dans mes souvenirs.
Dire que c’est la première fille qui m’a embrassée. Une fille pareille. Elle se tient droite. Cambrée. Les seins fièrement dressés sous une fine chemisette fermée par de petits boutons blancs nacrés. Le denim lui dessine un buste toujours aussi insolent.
Je suis des yeux le mouvement de sa respiration. Son ventre svelte, le dessin émouvant de ses hanches. Elle observe ma poitrine qui se soulève, encore palpitante après toute l’énergie que je viens de laisser sur la piste poussiéreuse. Mon souffle est court sous mon top blanc humide devenu presque transparent dans cette course folle.
Malgré la présence de l’étalon, j’arrive encore à distinguer le parfum d’Emeline. Je retrouve cette odeur de jeune animale que je lui ai toujours connue. Elle me caresse les narines, sans que je ne puisse rien y faire.
Elle se redresse, se hisse sur un étrier et descend de sa monture avec la souplesse d’une chatte.
— Ophélie, me dit-elle, je t’ai reconnue dès que je t’ai vue passer.
— Émeline…
— Tu ne me croiras sûrement pas. Mais je pensais justement à toi.
Elle n’hésite pas. Elle approche. Hésiter n’a jamais fait partie de son vocabulaire.
Elle pose sa main sur mon bras pour venir me faire la bise. Je ne sais pas ce qui me prend. J’effleure sa joue du bout des doigts en me noyant dans son regard. Elle ne recule pas. Je l’embrasse à pleine bouche.
Comme elle l’avait fait, quelques années plus tôt. Comme elle l’avait fait la première fois. Sans lui demander si elle aime encore ça.
Un instant suspendu. Irréel. Au milieu de nulle part. Au milieu des champs de colza en fleurs.
Ses deux bras s’enroulent autour de ma nuque.
Ses lèvres sont toujours aussi délicates.
Je reconnaîtrais le goût de sa bouche entre mille.
— Ophélie Deslys —
Bande son : « I kissed a girl » Katy Perry
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Ce fragment prépare peut-être une autre histoire. En attendant, il prolonge l’univers de ma nouvelle Je n’veux pas rester sage, dans laquelle je raconte le rendez-vous qui précède cette rencontre. Si vous souhaitez la découvrir, la nouvelle est disponible ici.
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Tu as encore signé un vrai chef d’oeuvre Magicienne 😊 j’adore et je suis plutôt agréablement surpris de voir une si belle femme sortir des moments aussi parfait
Histoire… à couper le souffle.
Bravo à l’autrice !
Toujours aussi sensuelle, rempli de désir, j’adore.
Jolie évocation des désirs et des émois d’une jeune Ophélie.
un récit (trop ?) bref et haletant …. et renversant sur la fin ! bravo
Une lecture toujours aussi passionante, court mais pourtant si intense, si sensuelle.
Superbe écriture, comme tout les autres livres, encore une très belle réussite félicitations.
Magnifique texte
Une pure évasion à la découverte 🥰
Très jolie écriture comme tout tes livres très belle réussite félicitations il faut continuer comme ça.
Magnifique description. J’aime aussi écrire des poésies érotiques sans vulgarité. Merci pour ce partage
Votre nouvelle m’a filé un sacré tournis. Le baiser final est presque pudique au regard de l’intensité physique qui traverse tout le récit. L’arrivée de la jument provoque une véritable montée d’adrénaline. On est alors prêt pour un dénouement viscéral, et pourtant ce simple baiser suffit. Par contraste, il devient d’autant plus fort. Ophélie a besoin de souffler ; elle respire enfin l’amour de la cavalière.
Vous avez un vrai souffle. Le récit est prenant parce qu’il est porté par un authentique élan narratif. À mes yeux, c’est l’essentiel. Vous croyez en la littérature. Vous lui faites confiance. Le reste — les techniques qui permettent de mettre la langue au service du roman — cela s’apprend, se travaille. Mais le feu, lui, ne s’apprend pas. Et ce feu-là, vous l’avez.
Votre nouvelle m’a filé un sacré tournis. Le baiser final est presque pudique au regard de l’intensité physique qui traverse tout le récit. L’arrivée de la jument provoque une véritable montée d’adrénaline. On est alors prêt pour un dénouement viscéral, et pourtant ce simple baiser suffit. Par contraste, il devient d’autant plus fort. Ophélie a besoin de souffler ; elle respire enfin l’amour de la cavalière.
Vous avez un vrai souffle. Le récit est prenant parce qu’il est porté par un authentique élan narratif. À mes yeux, c’est l’essentiel. Vous croyez en la littérature. Vous lui faites confiance. Le reste — les techniques qui permettent de mettre la langue au service du roman — cela s’apprend, se travaille. Mais le feu, lui, ne s’apprend pas. Et ce feu-là, vous l’avez.
On croit lire une sortie VTT, on finit essoufflé pour d’autres raisons. La cavalière qui barre la route, la course perdue d’avance, le pied à terre : tout est juste. Et cette phrase, « je pensais justement à toi », qui dit tout sans rien expliquer. Écris-la, cette histoire. Je serai là pour la lire.
Toutes mes félicitations Ophelie . force discrète qui éclaire sans jamais imposer, une lumière qui traverse les pages et continue son chemin dans l’esprit du lecteur.
Continue d’écrire, de semer des mots qui touchent, questionnent et inspirent. Les plus belles histoires ne s’arrêtent jamais à leur dernière page : elles continuent de vivre dans le cœur de ceux qui les rencontrent.
Que cette œuvre ne soit qu’une étape d’un long voyage littéraire. Le meilleur reste à écrire. 😉🌷
Bonjour Ophélie j’ai lu cette sensuelle et intriguante histoire sur les conseils de Pierre mon ami et je suis tombée sous le charme de votre plume bravo