La fille de devant

Elle avait choisi sa tenue comme Diane partant à la chasse. 

Une jupe noire qui s’arrêtait juste au-dessus du genou, et un pull fin blanc, simple, presque innocent, mais épousant ses formes à la perfection. 

Le décolleté plongeait juste assez pour qu’on devine, sans tout voir, transformant ses seins en appâts irrésistibles — un piège pour mâles sensibles, en quête de quelque chose de tendre, mais ferme, à se mettre sous la dent.

L’amphi sentait le café tiède et la fin de semaine. Clara s’assit au premier rang, au centre, comme une cible. Elle avait trois heures pour le faire craquer. Et toute une vie pour le regretter. Ce vendredi-là, Clara n’était pas venue pour apprendre.

Elle était arrivée avec suffisamment d’avance. L’amphi était encore vide. Elle eut tout loisir de s’installer où elle voulait. Pas au fond cette fois, pas comme la semaine précédente.

De manière générale, les cours de comptabilité analytique avaient un don assez particulier sur l’organisme de Clara : transformer les minutes en heures, et les heures en avant-goût de l’enfer.

Mais pas avec cet intervenant. Trois heures chaque vendredi après-midi, pendant quatre semaines. Pas une de plus.

Clara, ses cheveux blonds dénoués sur les épaules, ses doigts enroulés autour d’un stylo qu’elle n’avait pas encore utilisé, fixait la porte. Elle attendait. Pas le cours. Lui.

Elle ouvrit son cahier, écrivit la date, la souligna proprement en rouge avec la règle, et patienta. Dessous, le nylon de ses bas soyeux frémissait à chaque mouvement, tandis que ses doigts jouaient avec le col plongeant de son haut — un geste soigneusement répété. 

L’expérience lui avait appris à doser chaque détail : un pied se balançait dans le vide négligemment, une mèche blonde tombait sur son épaule comme un leurre.

Certains regardaient déjà l’heure sur leur téléphone avec lassitude. Elle savait qu’il n’avait qu’un peu de retard. La porte s’ouvrit à 14h03. Les bavardages cessèrent.

Grand, les épaules larges sous une chemise bleu marine qui moulait des bras de nageur, les cheveux bruns légèrement ébouriffés, comme s’il venait de courir. Une alliance brillait à son annulaire gauche. 

Il avait l’air d’un jeune père, de ces hommes qui savent tenir un enfant d’une main et un sac de courses de l’autre, sans jamais rien renverser. 

Il n’était que peu présent sur les réseaux sociaux. Suffisamment pour s’en faire une idée précise. Sa femme, par contre, n’avait aucune pudeur à étaler sa vie inintéressante à des millions de gens.

Clara retint son souffle.

Il passa devant elle sans la voir. Ce n’était que partie remise.

S’excusant du contre-temps, il salua les étudiants avec un sourire franc et chaleureux, sans cette arrogance qu’ont d’autres professeurs. Il posa sa sacoche en cuir élimé sur le bureau, sortit un marqueur, et commença à écrire au tableau : « Les coûts variables et les coûts fixes : comment les distinguer ? ».

Clara ne quitta pas des yeux la façon dont son jean épousait ses hanches. Un régal. « Un cul à croquer », songea-t-elle, imaginant déjà ses doigts s’y agripper. Elle n’avait jamais eu autant envie que les aiguilles de l’horloge se bloquent.

Sa voix était grave, posée, un brin fatiguée, mais son timbre chaud émoustilla Clara autant que la semaine précédente. Elle aurait aimé l’entendre chuchoter à son oreille, sentir sa respiration brûlante contre sa nuque.

Elle imagina ses paumes remontant le long de ses bas, effleurant la jarretelle. Elle glissa ses doigts dans sa chevelure.

Il se tourna enfin — elle se tortilla sur le banc —, ses yeux noisette — avec des éclats dorés — s’attardèrent une seconde de trop sur ses jambes, puis remontèrent avec une lenteur torturante, comme s’il gravissait un escalier interdit.

Clara se mordit le bord des lèvres, laissa son stylo glisser entre ses dents comme une promesse. Elle se redressa subtilement, juste assez pour tendre le tissu de sa jupe — un aperçu, un défi. Elle ne le quitta pas des yeux.

Son regard restait accroché sur elle. Pas un regard fuyant. Pas un regard poli. Un regard lourd, comme une main posée sur sa peau.

Sur ses lèvres. Sur son décolleté. Au creux intime de la rivière.

Elle sourit imperceptiblement, comme si elle lui offrait ce secret. Puis elle prit des notes, consciencieusement, comme une bonne élève.

C’était le printemps. La sève remontait. 

Certaines choses ne trompaient pas.

Cette fois, elle savait qu’il l’avait vue — en plein dans le mille.

-Ophélie Deslys –

« La fille de devant », chapitre 1 de « LE CODE EST MA DATE DE NAISSANCE »

3 commentaires

  1. Le code est ma date de naissance
    C’est du beau travail, la présentation est impeccable.
    Nul doute que l’envie d’écrire d’Ophélie est revenue à son paroxysme, et mon admiration pour son talent est sans cesse grandissante.
    En tant que lecteur, on subit la même torture, la même tentation que le personnage. C’est un vrai suspense, on veut savoir…
    Et au moment où on s’y attend le moins, il y a ce retournement de situation.
    S’il s’agissait d’un film, on parlerait d’un scénario ciselé.
    Et puis, ce suspense ne sera éteint que dans les dernières pages où la vérité éclatera.
    Ophélie nous offre des récits de plus en plus intenses et impressionnants.

  2. Je ne m’en lasse pas de lire et relire,ce texte comme les autres textes sont des pépites que tu as semé et qui aujourd’hui font éclore nombre de lecteurs/lectrices qui plonge dans ton univers Magicienne ☺️ et puis cette date est tellement agréable 😉 😘

  3. Très beau travail. J’ai eu de suite l’attention de lire jusqu’à la fin. C’est attrayant

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