«Vous faites quoi les filles ce soir ?»

Cinq mille euros. Une nuit. Trois femmes.
Une invitation qui va tout changer. Extrait.

Incrédule, je tourne la tête vers Julia, assise à côté de moi sur le canapé. Ses yeux, d’un bleu clair presque transparent, s’écarquillent alors que les mots de Leslie résonnent encore dans l’air. Cinq mille euros.

Le salon est baigné dans une lumière dorée, douce et tamisée qui sent bon le week-end derrière les voilages beiges.

Les bruits de la rue montent directement à la fenêtre entrouverte. Je suis figée dans ma réflexion. Incrédule. Un scooter passe, un éclat de rire, une chanson qu’un voisin écoute trop fort.

Deux minutes plus tôt Leslie est descendue maquillée et bien habillée. Prête à sortir.

Avec Julia nous n’étions pas encore bien décidées. Vendredi 19h, aucune idée de la manière d’occuper cette soirée après une longue semaine de cours.

L’envie de sortir, de faire la fête, mais un peu blasées des soirées en discothèque remplies de mecs relous. Toujours un peu les mêmes. Jusqu’à la playlist.

Leslie a enfilé ses escarpins, petit jean moulant, cul parfait, s’est regardée dans le miroir du salon, avant de nous demander le plus naturellement du monde :

— Vous faites quoi les filles ce soir ? Vous voulez que je vous emmène dans un endroit comme vous n’en avez jamais vu ? Gagner un peu d’argent de poche ?

Puis cette invitation. Et une longue explication. Cinq mille euros. Juste pour une soirée. Juste pour être nue sous un masque.

— Tu… tu as déjà fait ça Maman ? demande Julia, la voix légèrement tremblante.

Leslie sourit avec une assurance qui me fascine. Elle est là, debout devant nous, les bras croisés, comme si elle nous offrait un simple café plutôt qu’une plongée dans l’inconnu.

— Plusieurs fois, oui, répond-elle en haussant les épaules. C’est une expérience unique. Vous serez les reines de la soirée. Personne ne saura qui vous êtes. Personne ne vous touchera sans votre accord. Juste des regards, des caresses légères, si vous le permettez. Et l’argent… c’est un détail qui ne gâche rien.

Je sens mon cœur battre plus vite. L’idée me trouble, m’excite, et en même temps, une petite voix dans ma tête me murmure que c’est fou. Mais cinq mille euros… C’est une somme qui pourrait tout changer. Une somme qui ne se refuse pas, quand avec Maman nous avons plusieurs mois de factures impayées.

Julia se mordille la lèvre, visiblement aussi partagée que moi. Elle me lance un regard en coin, comme pour chercher mon avis. Je ne sais pas quoi dire.

Je devrais probablement refuser, fuir cette idée qui me fait frissonner.

Pourtant, quelque chose en moi s’embrase à l’idée d’être désirée, admirée, sans que personne ne sache qui je suis vraiment.

— C’est légal ? je demande.

Leslie éclate de rire, un rire chaud et rassurant.

— Tout à fait. Tout est organisé, sécurisé. Vous aurez un masque, une identité secrète. Et moi, je serai là avec vous. Pour vous guider, vous protéger.

Elle s’approche et s’assoit sur le bras du canapé, près de Julia. Son parfum enveloppe l’espace entre nous, un mélange de vanille et de quelque chose de plus enivrant.

À presque quarante-cinq ans, elle ne fait pas son âge. Elle suscite encore de nombreux torticolis quand elle marche dans la rue.

Sa voix est envoûtante et rassurante à la fois. Une joie presque juvénile traverse son regard clair. Elle s’approche pour partager son secret, malicieuse, le visage plein de gourmandise.

— Imaginez, continue-t-elle en baissant la voix. Une salle remplie d’hommes masqués, tous là pour vous. Pour vous admirer, vous désirer. Sans jugement, sans conséquence. Juste le plaisir d’être regardées, courtisées… valorisées.

Je ferme les yeux une seconde. L’image se forme dans mon esprit : les lumières tamisées, les masques élégants, les mains qui frôlent sans oser trop. Une chaleur monte en moi, entre mes cuisses. C’est interdit, tabou… et c’est exactement ce qui rend l’expérience si tentante.

— Ophélie, tu as tout compris, me félicite Leslie. Toi qui écris des récits érotiques, tu imagines la mine d’or pour l’inspiration ?

Je rougis. Incrédule. Un sentiment de trahison. Un instant.

Je regarde Julia en tentant de ne rien laisser paraître :

— Tu lui en as parlé ?

— J’ai même acheté ton livre figure-toi, ma belle, lui vient en aide Leslie. Torride. Tu sais écrire.

Elle le sort de sous la table basse. Lorsque je vois la couverture, « ma couverture », je ressens une forme d’orgueil qui efface tout.

— Et je l’ai même fait commander à des copines et des collègues. Je peux te dire que tu as déjà des fans dans tout le service ! répond-elle en caressant mon épaule.

— Pardonne-moi, s’excuse Julia. Tu ne vendais pas beaucoup de livres… Je voulais t’aider.

Leslie me tend un stylo. J’ai presque oublié comment m’en servir. Je signe sans réfléchir. Fière et maladroite.

Je suis prise en flagrant délit de fantasme inavouable et de publications érotiques. Bien utile de faire tous ces efforts pour dissimuler mon identité derrière un pseudonyme.

— Ah, c’est vous les dix-huit ventes du mois ? je ris jaune.

— Je te promets, je n’en ai parlé à personne d’autre, me jure Julia, la main sur le cœur.

— J’ai juste dit que je connaissais l’auteure, mais je n’ai pas parlé de toi, ajoute Leslie. Croix de bois, croix de fer ! Bon, vous vous décidez ? Cinq mille euros… Cela représente combien de livres ?

Julia se tourne vers moi, ses yeux brillants d’excitation et d’appréhension.

— On ose ? murmure-t-elle en serrant son vieil ourson contre sa poitrine.

Je respire un bon coup en serrant les cuisses. Cinq mille euros. Vu ce que j’ai dépensé en relecture de mon manuscrit, couverture etc. Sans compter tout le reste.

Je suis fatiguée de courir après l’argent. Mon matelas est foutu, je n’ai même pas de sommier. Je me prends à rêver d’un lit neuf.

Pourquoi pas à baldaquin comme Julia. Un lit de princesse, pour dormir comme un ange.

Passer de bonnes  nuits, me réveiller reposée.

L’argent ne fait pas tout dans la vie, mais il permet de retrouver le sommeil.

J’en rêve déjà sur mon compte en banque. Cinq mille euros.

Une soirée. Une expérience qui pourrait nous marquer à jamais. J’imagine déjà les regards sur moi, le poids du masque recouvrant mon visage, avant même de l’avoir porté.

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2 commentaires

  1. Un véritable chef d’oeuvre et tu es encore qu’au début de ton chemin,la suite serra formidable et j’ai hâte de découvrir mais n’oublie pas de prendre du temps pour toi la magicienne des mots 🙂

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