« Cristallisation » : entretien avec Ophélie Deslys

Merci à Frédéric M., dont les nombreuses questions après sa lecture de Cristallisation m’ont donné envie de revenir sur la naissance de ce livre à travers l’interview qu’il a eu la gentillesse de me proposer.

Cristallisation est ton premier livre publié. Comment est née cette histoire ?
L’origine de Cristallisation remonte à mes années de lycée.
Le premier tableau, intitulé Le regard, a été écrit en classe de seconde dans le cadre d’un devoir demandé par un professeur de français. Nous étudiions alors Stendhal. J’ai découvert Le Rouge et le Noir à cette occasion. Un roman que j’ai dévoré en une journée sans pouvoir le lâcher.

Mon professeur m’avait complimentée pour mon texte et m’avait encouragée à en poursuivre l’écriture.
Je ne l’ai pas fait tout de suite.
Pendant longtemps, ce texte est resté un fragment isolé. Puis d’autres idées sont venues. D’autres scènes. D’autres envies. Petit à petit, les neuf tableaux qui composent aujourd’hui Cristallisation se sont écrits. En osant aller un peu plus loin dans le charnel.
Le titre fait directement référence à Stendhal ?
Oui, totalement.

J’ai aimé aussi la lecture de De l’amour de Stendhal et sa théorie de la cristallisation amoureuse. L’image de ce rameau au fond de la mine, qui se couvre de sel, et se transforme. Cette idée qu’un être qui nous semblait ordinaire puisse devenir extraordinaire sous l’effet du regard amoureux m’a plu. J’ai aimé sa façon d’en parler.
Dans mon livre, ce n’est pas le personnage qui change. C’est le regard porté sur lui. Et sur soi-même.
Le désir apparaît d’abord dans les yeux avant d’apparaître dans les corps. J’avais envie de raconter ce moment très particulier, où tout semble ralentir, où quelqu’un cesse d’être un visage parmi d’autres et devient soudainement unique.

C’est une sensation très particulière avant l’amour, et qui transforme notre corps en quelque chose qu’on ne reconnaît plus totalement. Les mains deviennent moites. On a l’impression d’avoir attrapé un coup de froid ou un mauvais virus. L’estomac fait mal…
On se brosse les dents plus longtemps et plusieurs fois par jour. On se met à avoir des envies étranges, comme changer subitement de lingerie en pleine journée, acheter un ensemble qu’on oserait jamais porter d’habitude…
Aller chez le coiffeur alors que ce n’est pas nécessaire. On panique en choisissant un parfum. Et à l’idée de changer ses vieux vêtements.

Tu es une autrice plutôt de littérature érotique. Pourtant, dans Cristallisation, l’érotisme est plus diffus.
Cristallisation n’est pas de la littérature érotique. L’érotisme est là mais de façon complètement diffuse. Dans le détail qui enflamme l’esprit.
Il y a du désir, de la sensualité et des scènes charnelles. Mais ce qui m’intéressait surtout, c’était le chemin qui y conduit. Ce chemin qui nous fait passer de la solitude à la rencontre. Puis aux premières étreintes.

Ce qui me touche, c’est ce qui se passe avant : les regards, les hésitations, les conversations qui s’étirent jusque tard dans la nuit. Tout ce qui fait qu’un corps devient désirable parce qu’il est habité par une personne que l’on découvre peu à peu. On veut découvrir son torse, poser la tête sur son épaule. Glisser le nez au creux du cou.
Je crois que Cristallisation parle davantage du regard sur le corps que du corps lui-même.

Tu as hésité à le publier ?
Oui. Je pensais que ce texte resterait dans un dossier de mon ordinateur. C’était un peu mon jardin secret. Et un texte bien à part dans son style. Je cherchais encore mon style. Cristallisation est très travaillé de ce point de vu. Je cherchais une musicalité dans l’écriture. Des harmonies et des ruptures. Une forme de poésie en prose.
Je ne trouvais pas qu’il reflétait ce que j’écris aujourd’hui.
J’ai trouvé mon style plus tard… Le jour où j’ai cessé de le chercher.
Alors, lorsque j’ai songé à publier de manière indépendante, j’ai réalisé quelque chose : si Cristallisation devait voir le jour, ce serait jamais… ou maintenant. Après ce serait trop tard.
Parce que c’est un premier livre.
Je ne pouvais pas imaginer le publier après les autres. Il est différent. Il porte les traces de mes débuts.
Par ailleurs, j’ai été, pendant un temps, fâchée avec la fille qui avait écrit ce texte.
En le relisant, en le retravaillant légèrement puis en le publiant, j’ai fait plus que publier un livre.
Je me suis réconciliée avec elle. Et l’image que je m’en étais faite.

Finalement, qu’as-tu ressenti au moment de publier Cristallisation et de découvrir les premiers retours des lecteurs ?
J’ai d’abord ressenti beaucoup d’émotion et de stress. Voir un texte qui m’accompagnait depuis si longtemps quitter enfin mon ordinateur avait quelque chose d’étrange. Surtout quand tu découvres enfin le travail final, que tu tiens le livre — ton premier livre ! — entre tes mains.
Que tu ne sais pas où le ranger pour que ta mère ne tombe pas dessus.

J’avais aussi un peu peur de le mettre en avant. De le vendre même. Qu’on puisse le trouver mauvais. En fait j’avais presque envie qu’il ne se vende pas, pour qu’on ne retienne pas cela de moi ! Ne pas avoir une étoile et demi sur Amazon…
Puis les premiers retours des lecteurs sont arrivés.
J’ai été sincèrement surprise. Agréablement.
Pendant longtemps, j’avais regardé ce texte avec beaucoup plus de sévérité que les autres. Je voyais surtout ses défauts et mes tâtonnements.
Les lecteurs, eux, voyaient simplement une histoire.
Ils m’ont parlé du regard, de la tendresse des personnages, de cette manière un peu particulière de raconter la naissance d’un sentiment amoureux. Ils ont vu la poésie que seize ans j’avais voulu mettre dans ce texte.
Cela m’a définitivement réconciliée avec Cristallisation.
J’ai compris qu’en tant qu’autrice, on est souvent le pire juge de son propre travail.
Ensuite le texte ne nous appartient plus vraiment. Il appartient au lecteur. Et on avance. On passe à la suite. Parce que j’ai toujours une nouvelle histoire à raconter.
Même après plusieurs livres publiés, j’ai toujours les mêmes sensations et le même stress à la sortie d’un nouveau livre. Mais ça va déjà un peu mieux.
Et c’est chaque fois le même plaisir lorsque je reçois des questions, et des retours sur mes livres.
Le même plaisir lorsque je tiens enfin dans mes mains le livre papier.

Que souhaites-tu que les lecteurs retiennent de cette lecture ?
Peut-être simplement cette idée que l’amour commence parfois par quelque chose d’infiniment petit.

De petits signaux.
Un regard qui s’attarde une seconde de trop.
Une conversation qui dure plus longtemps que prévu.
Une présence qui devient peu à peu indispensable.
Et puis, sans qu’on sache vraiment comment, ce qui semblait ordinaire se couvre soudain de cristaux.
Comme le rameau de Stendhal.
Il faut laisser le temps faire les choses. Être patient.

Faut-il opposer la cristallisation au coup de foudre. Quelle différence fais-tu entre les deux ?
Je ne suis pas certaine qu’il faille les opposer totalement, mais je crois qu’ils racontent deux expériences très différentes.
Le coup de foudre, c’est l’évidence immédiate. Quelque chose qui vous tombe dessus d’un seul coup.

La cristallisation, telle que la décrit Stendhal, est plus lente. Plus discrète aussi. Elle se construit dans le temps.
Au départ, il n’y a parfois presque rien. Une présence. Une conversation. Un regard. Puis cette personne commence à prendre de plus en plus de place dans notre esprit. On la remarque davantage. On la comprend mieux. On lui découvre des qualités qu’on n’avait jamais vues. Peu à peu, elle devient unique. Indispensable à notre vie. C’est terrifiant et agréable à la fois.
C’est exactement ce qui se passe dans Cristallisation. Les personnages ne tombent pas amoureux au premier regard. Ce qui les rapproche, ce sont les heures passées ensemble, les discussions, les habitudes, la découverte progressive de l’autre.

Ce qui devrait les éloigner, leur ambitions, leur passé, leurs mauvaises expériences, leur peur de l’engagement, sera finalement ce qui les rapprochera.
Et au fond, je crois que beaucoup de grandes histoires d’amour ressemblent davantage à cela qu’à un coup de foudre.
Le coup de foudre est spectaculaire. La cristallisation est plus silencieuse. Mais c’est souvent elle qui permet à une relation de prendre racine et de durer.

C’est peut-être pour cela que ce concept de Stendhal me touche autant. Il nous rappelle que l’amour n’apparaît pas toujours comme un éclair. Il peut aussi naître d’un regard, grandir dans une conversation, puis finir par transformer entièrement la manière dont nous voyons quelqu’un.
Découvrir Cristallisation
Cristallisation est disponible en livre broché et en ebook.


J’aime beaucoup ce petit côté interview qui nous permet de voir ton ressenti et ta vision des tes livres 🙂 et oui un petit rien peu devenir un grand quelque chose :p comme une fée qui survole une magicienne en étant juste présente de manière douce pour la soutenir quoi qu’il arrive