
Certaines absences ont une température. Océane le découvre en prenant le bol de sa grand-mère, encore retourné sur l’égouttoir, ridiculement froid. Elle a dix-neuf ans. Elle vient de poser ses sacs dans une maison qui ne figure sur aucune carte, entre les pins et l’Atlantique. Mamie n’y est plus. Sauf que Mamie y est partout.
On pourrait croire que Sur le sable exactement raconte une rencontre. Un homme, une plage, un après-midi d’avril. C’est vrai, mais ce n’est pas le sujet principal. Le sujet, c’est une jeune femme qui met le monde en sourdine pour retrouver, dans la maison, l’enfant qu’elle a été. Dans un tiroir, une boîte à biscuits pleine de cartes postales, et tout revient.
Petite, Océane écrivait trois phrases sur une feuille de brouillon, sous la véranda, pendant que Mamie corrigeait les accords. « Allez… raconte. » Elle racontait l’eau froide, les frites, le château de sable. Elle avait l’impression d’écrire des choses très importantes. Elle ne savait pas encore que c’était le cas. Le plus beau n’était pas d’écrire : c’était d’attendre ensuite la camionnette jaune du facteur, et de voir son prénom sur une carte, la preuve que quelques mots, partis d’ici, peuvent aller jusqu’à quelqu’un, et revenir.
Le désir arrive ensuite, solaire, sans pudeur. Chez Ophélie Deslys, écrire et désirer vont toujours ensemble. C’est le même geste, exercé sur deux matières. Laisse aller ton corps le disait déjà, presque comme une formule : l’écriture et le corps obéissent à la même loi, on ne crée vraiment que lorsqu’on cesse de vouloir contrôler. Le corps et la phrase font la même chose : ils prennent un instant qui va disparaître, et ils refusent de le laisser s’effacer.
Océane a quitté un homme qui ne voyait d’elle que ce qu’il pouvait posséder. Sur cette plage, elle se reprend : le corps d’abord, jusqu’à l’abandon des sens, puis le droit de ne rien devoir à personne, pas même un numéro. Ce qu’elle refuse de continuer, elle le garde intact. Écrire, chez Ophélie Deslys, sert à cela : garder, prolonger, sans abîmer. Et, juste après l’abandon, reprendre le contrôle. Dans Une nuit par mois, Anaïs s’offre et se soumet ; c’est en racontant la nuit qu’elle reprend le pouvoir. Elle la reprend avec les mots, à sa manière. Océane fait le même chemin, en une après-midi : le corps d’abord, la page ensuite.
On referme le livre sur une fille qui s’assoit à la table sous la véranda, le soir, et qui pose une première phrase, comme on entrouvre une porte au fond d’un puits : « Je ne sais pas si c’était réel, mais mon corps s’en souvient. » Elle n’écrit pas les faits. Elle écrit pour figer, étirer, tenir entre les doigts sans écraser. Sans la page, l’après-midi ne serait qu’un souvenir qui s’éloigne. Avec la page, le lieu et le moment lui appartiennent. Chambre 313 fermait déjà sur cette leçon : on n’attend pas la permission d’exister, on continue. Océane, elle, découvre le droit d’écrire sa vie comme elle l’entend. Ce n’est pas un autre thème. C’est le même, enfin habité par une héroïne qui n’a pas encore publié une ligne.
Pour que ce geste nous parvienne, il a fallu une première lectrice. Daphnée : celle qui lit, relit, coupe. Sans elle, le texte serait resté sur un ordinateur. Mamie reprenait chaque phrase ; quelqu’un, aujourd’hui, le fait encore. Le roman, alors, se révèle pour ce qu’il est : non pas l’histoire d’une rencontre, mais l’histoire d’une naissance. Celle d’une écrivaine.
Hervé pour Passionlivres.fr
Disponible en broché :
Disponible en ebook


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