« Je n’ai pas besoin de me déshabiller pour me sentir nue dès que je suis face à elle ».

Elle me fait signe de tourner la clé derrière moi. Elle dénoue son foulard, se met à l’aise. Les températures sont remontées, elle me fait remarquer que le printemps est arrivé. Par les persiennes, la pièce baigne dans la lumière.

Ses doigts jouent distraitement avec le fin collier ras-du-cou doré qui entoure sa gorge. Son sourire en me voyant entrer veut tout dire.

— Les premières jonquilles sont sorties dans le jardin, me dit-elle en regardant un vase sur la commode. Tu devrais essayer le jardinage. Ta mère a un petit jardin.

Elle porte une robe blanche satinée de saison, avec des bretelles fines. Sobre et élégante, ornée de broderies florales. Un instant, je reste sans mots. Très ajustée à son corps, elle lui donne une silhouette fluide et féminine. Raffinée. Mon regard s’attarde sur le petit nœud au creux de sa poitrine, où un décolleté ouvert laisse deviner la dentelle de son soutien-gorge.

Elle m’attendait autant que j’attendais ce rendez-vous.

— J’ai planté des herbes aromatiques. Du persil, du thym, du coriandre… J’ai la main verte je crois.

— Tu dois prendre ce temps-là Ophélie. Tu n’as encore que dix-neuf ans. Tu ne t’en es pas rendue compte, mais tu as dû faire face à un important bouleversement dans ta vie pour ton âge. Il est essentiel que tu utilises tes mains de façon ludique, que tu jardines, que tu cuisines… Que tu renoues avec ce qui t’entoure, la nature, et tes besoins profonds.

Elle aime les chemisiers cintrés et courts. Je déboutonne mon chemisier avec une certaine impatience. La jupe plissée est aussi pour elle. Tout comme les bas nylon et les talons.

— Tu m’as l’air épuisée.

— Je suis épuisée.

Je reste debout. J’attends. Elle sait ce qui me fait du bien et ce que je suis venue chercher. Je n’ai pas besoin de la chaise pour me faire raccommoder le cœur. Je ne suis plus sa patiente.

— Merci de m’avoir alertée, dis-je en prenant une profonde inspiration.

— Tu sais que je suis là pour cela. Ma porte t’est toujours grande ouverte. Le texte est très bon. Là n’est pas le problème.

— Oui, j’ai bien compris votre message.

— J’espère que tu ne l’as pas mal pris ? Je sais qu’on est fragile lorsqu’on écrit. On s’expose. Et je ne veux pas te blesser. Tu es la dernière personne à qui j’aimerais faire du mal Ophélie. Tu es précieuse.

Elle ne me touche pas, mais je sens ses caresses sur ma peau. Je n’ai pas besoin de me déshabiller pour me sentir nue dès que je suis face à elle. Ni pour être excitée intellectuellement comme physiologiquement.

— Mon texte était terminé lundi midi, et plein de choses sont venues m’empêcher de le publier à temps. Et peut-être à raison. Comme si le monde entier s’était ligué contre moi, comme si une force agissait pour que je ne puisse pas le mettre en ligne.

— Il n’y a rien de mystique là-dedans. Tu as très bien compris ce que ce texte était, et n’était pas. C’est toi qui l’a bloqué. Personne d’autre.

Je dégage mes épaules, les bretelles de mon soutien-gorge sont fines et ornées d’une très jolie dentelle noire. Lorsque je viens à ses rendez-vous, j’aime porter la lingerie qu’elle m’a offerte.

— Je n’ai pas pris le plaisir habituel à l’écrire. Il n’apporte pas de plaisir à sa lecture. Il est sur un tout autre registre. Il n’est pas joli. Pas divertissant. Je ne me suis pas caressée en l’écrivant.

— Je vais te répondre que tu as raison. Avant tu n’écrivais pour personne. Là, tu t’es regardée écrire. Et tu y as écrit des choses qui n’ont pas besoin d’être publiées. C’est une page de journal intime très sincère. Très intelligente. Presque politique. Elle te ressemble totalement dans cette période de ta vie. On y lit ta perte de légèreté. Presque d’innocence… Il a un sens. Il est le fruit des trois mois que tu as vécus, durant lesquels tu es devenue une autrice. Cependant, je vais te le dire comme je le pense Ophélie : quand je vais manger dans un restaurant, je me fiche de savoir ce qu’il se passe en cuisine !

Je fais glisser la fermeture éclair de ma jupe, et je la laisse tomber à mes pieds dans un froissement de tissu. Je fais un pas de côté, mais je ne la ramasse pas. Si elle regarde en haut de mes cuisses, elle pourra ainsi voir dans quel état me met chacune de nos rencontres.

— En réalité, je l’ai compris dès que tu as publié le troisième épisode d’Ophélie passe à table. En lisant la fin, j’ai compris que tu t’arrêtais là parce que tu n’arrivais plus à écrire la suite.

— Quelque chose m’a tétanisé… Tout ce que j’ai écrit ensuite m’a paru mauvais. Le troisième épisode m’a coûté plus que n’importe quel autre.

— Nous allons en discuter calmement… Tu n’as rien de grave. Tu n’as rien fait de grave non plus. Tout cela est même plutôt normal.

Elle ouvre le tiroir. Elle sait ce que je suis venue chercher. Elle pose le collier en cuir sur le bureau.

Un commentaire

  1. Je ne me lasse pas de tes textes et celui ci a une certaines présence qui me plaît et tu sais déjà ce que j’en pense en pv 😉 même si je ne dis pas tout :p mais garde en tête que la magicienne à besoin de temps pour elle et que quoi qu’il arrive je serais présent pour lire tes textes et dire ce que j’en pense

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *