
Troisième extrait de
Sur le sable exactement
[extrait précédent]
Elle est toujours là. Je n’ai même pas besoin de la chercher. Je pourrais la retrouver les yeux fermés, même dans l’obscurité. Ma vieille boîte à biscuits en fer que je chérissais avec ses décorations bretonnes si familières, la peinture jaunie par le temps, légèrement oxydée par l’air marin, comme tout ce qui se trouve ici.
Le couvercle résiste toujours un peu avant de céder dans un petit claquement métallique.
À l’intérieur, les cartes sont rangées en plusieurs petits paquets, retenus par des élastiques fatigués. Certaines ont les coins cornés. D’autres sentent encore vaguement le papier ancien. Entre deux enveloppes, je retrouve quelques brouillons pliés en quatre, couverts de mon écriture maladroite.
Je ris doucement. Mamie les gardait. Pour que je mesure mes progrès. Elle gardait tout de moi.
Lorsqu’on a commencé le tri chez elle dans son appartement à Chauvigny, je suis retombée sur mes premiers dessins, mes tentatives d’aquarelliste — un temps, à dix ans, j’avais nourri le projet d’arrêter l’école et de faire ma vie ici, au soleil, en vendant mes œuvres aux touristes —, sur quantité d’horreurs en pâte à sel et sur toutes sortes d’autres choses que je lui avais confectionnées.
Il y a quelques timbres à lécher au fond de la boîte. Une enveloppe jamais envoyée. Un stylo Bic dont le capuchon porte encore les marques de mes dents.
Je ris toute seule. Je les mâchouillais tous.
Je ne sais pas pourquoi. J’avais une fascination pour ces petits morceaux de plastique bleu. Mamie râlait en disant qu’un jour j’allais finir par avaler un stylo entier. Ça ne m’empêchait jamais de recommencer.
Émue, je déplie une première feuille blanche de brouillon. Le papier a jauni comme Hallyday. L’écriture est énorme. Tremblante. Les lettres montent, descendent. Certaines dépassent des lignes imaginaires.
C’est la mienne : « Bonjour. Il fait très beau. Hier je me suis baignée. Demain aussi. Je vous embrasse très fort ».
Quand Maman travaillait, je passais presque toutes les vacances ici. Il y avait bien la plage, les baignades, les châteaux de sable… mais il y avait aussi des journées où je finissais par tourner en rond.
Mamie le remarquait toujours avant moi.
— Tu ne sais pas quoi faire ?
Je faisais non de la tête. Alors elle attrapait son sac à main.
Nous allions jusqu’au tabac-presse acheter des mots croisés pour Papi, le Journal de Mickey pour moi. Et surtout des cartes postales !
***
Elle me laissait choisir. La grande plage. Les carrelets. Les dunes. Les couchers de soleil derrière le phare dressé vers le ciel. Le port des boucholeurs. Les parcs à huîtres. Ou toutes ces images en miniature, empilées et bien tassées pour tenir sur la même carte.
Je choisissais les plus jolies.
Toujours avec le plus grand sérieux, comme si leur destinataire allait les encadrer en rentrant chez lui.
De retour à la maison, nous nous installions sous la véranda. Mamie me donnait une feuille de brouillon.
— Allez… raconte.
Trois phrases, parfois quatre — un exploit qui m’aurait mérité le maillot jaune.
Je racontais ma vie.
Que j’avais mangé des frites.
Que l’eau était froide.
Que je m’étais baignée.
Que le sable brûlait les pieds.
Que j’avais construit un château de sable avec Papi, le petit-fils des voisins ou ma copine Marianne. Qui s’appelait comme un timbre.
J’avais l’impression d’écrire des choses très importantes.
Puis venait le moment des corrections. Mamie reprenait chaque phrase avec une patience que je serais incapable d’avoir aujourd’hui. Je ne comprenais absolument rien à ce qu’elle m’expliquait.
Les accords. Les accents. Les verbes. Je faisais semblant de comprendre.
— Alors ? Tu as compris ?
Elle me regardait en souriant. Je hochais la tête avec beaucoup de sérieux.
— T’as pas compris.
— Non, devais-je finir par avouer…
Elle riait. Papi, qui cuisinait dans la cuisine, riait lui aussi en entendant nos discussions. Mamie mettait ses mains sur ses hanches.
— Ce n’est pas grave. Même si tout ressort par l’autre oreille, il en restera toujours un petit peu.
Et je riais à mon tour, sans bien comprendre, tandis qu’elle glissait ses doigts dans mes cheveux, et déposait un baiser sur mon front. À l’époque, je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Aujourd’hui, je crois qu’elle avait raison.
La suite est à découvrir dans mon nouveau roman
Disponible en broché :
Disponible en ebook



Disponible en broché :
Disponible en ebook

La nostalgie est l’une des émotions les plus agréable et tu sais parfaitement la transmettre ☺️