
On me demande souvent si j’écris depuis longtemps. Depuis que je tiens un stylo je crois. Lorsque Maman avait un travail, je passais toutes les vacances chez Mamie et Papi, face à l’Océan, au bord de la plage.
Il y avait de quoi s’ennuyer. Mais je ne manquais jamais longtemps d’imagination.
Sinon Mamie avait toujours des idées. Quand elle me voyait tourner en rond, elle me devançait : « Tu ne sais pas quoi faire ? ».
Elle était dentelière chez Aubade, du temps où on fabriquait des choses en France. Du temps où la plus belle lingerie du monde était encore fabriquée par Mamie, et des gens comme nous, des voisins, des gens fiers de leur travail, dans un petit village qui s’appelle Saint-Savin.
Où le bruit continu des machines à coudre était comme une pluie fine, du matin au soir, sur les rives de la Gartempe.
Avant que la production ne soit délocalisée en Tunisie. Parce qu’on ne peut rien y faire ma bonne dame. Et il faut bien donner du travail à tout le monde. « Leçon de séduction n°1 »…
Mamie aurait aimé être maîtresse d’école. Elle veillait sur moi comme le lait sur le feu. Elle savait changer de rôle, et inventer des jeux ou des défis, pour que j’apprenne en m’amusant. En prenant du plaisir.
Je ne savais qu’à peine tenir un stylo, qu’ensemble nous allions déjà acheter des cartes postales au tabac-presse du village.
Puis sous la véranda, sous le grand pin, face à la mer, j’écrivais mon brouillon. Lorsque j’avais fini j’étais contente. Mes pieds se balançaient sous la chaise. J’avais encore les jambes très courtes.
Je suçais mon stylo. Quand je ne le mâchouillais pas. J’ai toujours raffolé de ces petits bouts bleus des stylos Bic. Mamie avait de vieux stylos. Ceux d’avant qu’ils ne collent le bout. Et quand j’en avais terminé complètement de le transformer en chewing-gum, j’attaquais la partie en plastique qu’ils appellent « Cristal ». Ou le capuchon.
Mamie me corrigeait. M’expliquait des règles d’orthographe, auxquelles à six ans je ne comprenais strictement rien. Quand elle me demandait si j’avais compris je hochais la tête.
— T’as pas compris ?
— Non, devais-je finir par avouer…
Elle riait. Papi, qui cuisinait dans la cuisine, riait lui aussi en entendant nos discussions. Mamie mettait ses mains sur ses hanches. Elle me disait que même si c’était entré par une oreille, et déjà ressorti par l’autre, il en resterait toujours quelque chose. Et je riais à mon tour, sans bien comprendre, tandis qu’elle glissait ses doigts dans mes cheveux, et déposait un baiser sur mon front.
Tout le monde disait que Mamie aurait pu faire la dictée de Bernard Pivot. Un Monsieur qui faisait dans le temps des dictées à la télé. Mamie la faisait chaque année devant « le poste ». C’est comme ça qu’ils appelaient leur toute petite télé.
Je n’ai pas connu cette « dictée », mais j’imagine que pendant que Mamie écrivait sur sa feuille, devant l’écran, les yeux de Papi brillaient. Il l’a toujours admirée. Il a construit cette maison de ses mains, pour elle. Sur un petit bout de terre de sable.
Puis Mamie réécrivait tout bien propre. Et je recopiais sur la carte postale, bêtement, avec ma plus belle écriture possible. En m’appliquant pour n’oublier aucune lettre. Sans faire de rature. Je ne savais pas toujours à qui j’écrivais.
Parfois je le découvrais au moment de mettre l’adresse. Une sœur de Papi. Un frère de Mamie. J’avais l’impression d’avoir une grande famille aux quatre coins de la France. Tous morts aujourd’hui pour la plupart. Ou perdus de vue.
Je racontais déjà ma vie. Même si ce n’était que trois phrases.
« Il fait beau ici. Et chez vous ? Hier je me suis baignée. Et cet après-midi je vais aller me baigner aussi. Je mange bien. Je vous embrasse. Papi et Mamie aussi. Ophélie ».
La matinée touchait à sa fin. C’était le moment où la vraie journée pouvait commencer.
J’allais pouvoir passer à table, et après il y avait toute l’après-midi pour s’amuser. Se baigner. Jouer dans le sable. Mais, je m’étais déjà amusée toute la matinée avec Mamie.
Mais avant cela, il y avait mon moment préféré. Je dois le raconter aussi.
Celui où la poussière se soulevait au loin, sur la piste menant à la maison. Je guettais dans l’espoir que ce soit cette auto jaune poussin. La camionnette du facteur.
Je courais dans le sable et les gravillons, le trousseau de clés à la main. Même si la plupart du temps, il m’attendait. Et me remettait le courrier en main propre.
C’était l’instant magique où je découvrais qui m’avait écrit.
Il y avait presque toujours une lettre ou une carte pour moi.
Avec écrit Ophélie à l’encre dessus.
Mon cœur battait à tout rompre.
Qu’allait-on bien pouvoir me raconter aujourd’hui ?
J’aimais lire les histoires des autres. Et sans le savoir, j’avais déjà commencé à écrire les miennes.
Ophélie Deslys
Et vous, vous machiez aussi vos capuchons ?
Note de l’autrice
L’usine Aubade de Saint-Savin a ouvert dans les années 1960. Pendant longtemps, elle a fait vivre une grande partie du village et des communes autour. Des centaines de femmes y ont travaillé. Beaucoup étaient couturières, piqueuses, dentellières. Elles assemblaient, à la main et à la machine, les pièces de lingerie qui allaient ensuite être vendues partout en France et même à l’étranger.
Dans les années 1980, l’usine employait plus de trois cents personnes. C’était l’un des plus grands employeurs de la vallée de la Gartempe. Pour beaucoup de familles, c’était un travail stable et un savoir-faire transmis entre femmes.
Mais comme une grande partie de l’industrie textile française, la production a fini par être progressivement délocalisée à l’étranger, notamment en Tunisie, où les coûts de fabrication étaient plus faibles. À partir des années 2000, les ateliers ont peu à peu fermé et les emplois ont disparu.
Aujourd’hui, il reste surtout le souvenir de ces années où, dans un petit village de la Vienne, des femmes fabriquaient avec patience et précision ce qui était considéré comme l’une des plus belles lingeries du monde.
Et parmi ces femmes, il y avait ma grand-mère.
DECOUVRIR D’AUTRES TEXTES :
DERNIERE PARUTION


MES LIVRES





Un roman en neuf tableaux. Une lente dérive du regard vers l’aveu.


Je n’ai qu’une chose à dire,tout simplement merveilleux,tu as cette douceur d’écriture qui ravis le coeur de chaque lecteurs/lectrices et que ça sois nostalgique,érotique ou sur d’autres registre tu es sans nul doute une autrice de talent qui mérite que son succès devienne aussi éblouissant que le soleil lui même,avec toute ma sincérité continue ton travail si agréable magicienne
Magnifique chronique familiale.
Comme la plupart des enfants de ces dernières générations, les grands-parents apportent leur aide aux parents afin de pourvoir à l’éducation de leurs petits-enfants. Comme dans beaucoup de familles, les travailleurs ont été victimes du pouvoir de l’argent, et malgré cela, ils s’efforcent d’embellir la vie de leur progéniture…
Et puis un jour, c’est l’impensable, le départ de ceux qui nous ont tant aimés. Ce moment si douloureux de voir partir ceux qui ont fait notre bonheur et nous ont inculqué le savoir-vivre et les bonnes manières pendant notre enfance.
Votre texte est éblouissant Ophélie, il n’est pas amer du tout, c’est le déroulement de la vie telle que l’a voulu le Créateur.
J’adore vos textes, je ne me lasse pas de les lire et relire à volonté, et n’arrêtez pas d’écrire, vous feriez des malheureux…