« Le Collier d’Ambre » — Making of

Ambre murmure encore

Les volets sont clos. L’air de ma chambre est moite.

Machinalement, je saisis la bouteille d’eau gazeuse sur le coin du bureau. Sans vraiment y prêter attention, afin que ce geste ne m’interrompe pas le fil de mes pensées.

Je relis le paragraphe. J’ai besoin de me lever. Mes jambes. Toujours des fourmis dans les jambes. Je ne suis pas une fille qui arrive à rester longtemps assise. Même lorsqu’elle écrit. Je ressens souvent des picotements.

Mon corps semble flotter au milieu de la pièce. Les mots défilent un à un dans le vide devant moi. J’agite dans l’air mon index et mon majeur comme s’ils pédalaient sur un vélo imaginaire, jusqu’à poser mon ongle sur le bon synonyme. Il claque dans la phrase comme un tir de carabine en plein thorax. C’est le bon.

J’ai tellement tortillé des fesses pour l’avoir celui-ci.

Depuis le temps que je lui courais après…

Les yeux grands ouverts, mais tournés vers l’intérieur — ou je ne sais où en vérité —, je regarde la pièce. Ma chambre a disparu. Je lève les mains à hauteur des épaules et je repousse les murs sans la moindre difficulté.

Ambre murmure quelque chose à mon oreille.

Je l’entends sans l’entendre. J’acquiesce.

Le salon de Flo et Ambre apparaît à nouveau devant moi. Le décor je le connais par cœur. La table basse au centre. Les petits ramequins remplis de gourmandises. Ambre y a mis toute son attention et tous ses espoirs. Tout son amour.

Le canapé. Gris. En angle. Des détails inutiles pour un livre. Mais indispensables pour tourner la scène.

Je suis à nouveau Ambre. Belle. Indomptable. Et pourtant domptée.

À genoux sur le sol. Le cou étranglé par un collier. Une chaîne traînant sur le carrelage. Le carrelage est anthracite.

Détail inutile ? Pas tant que cela. Les giclées de lait maternel ressortent mieux sur du carrelage anthracite. Peut-être faudra-t-il revoir cela au montage.

Je déplace le canapé avec Max, Flo et Antho figés dessus comme des accessoires. J’observe Flo. Je le réanime. Cette fois-ci, je vois clairement ce qui se cache au fond de son regard. C’est dingue ce qu’il ressemble à Gabriel ce connard.

Il ne maîtrise rien. Il me fait pitié.

Il ne maîtrise rien. C’est un nase. Mais Ambre ne le sait pas encore.

Elle ne peut pas voir. L’amour rend aveugle. Et elle est encore amoureuse. La pauvre. Mais je suis là pour la sauver.

J’ai un pincement au cœur en pensant à ce que je lui fais subir. Au choc qui va suivre. Elle le sait sans vraiment le savoir. Elle doit rejouer les scènes sans cesse et sans fin, en feignant d’en ignorer l’issue.

Alors j’ai un geste tendre pour elle. Elle et moi, nous le savons. La fin est proche. Il faudra bientôt se séparer. Mais nous nous retrouverons.

Je le sais. Je n’en ai pas fini avec elle.

— T’es un de mes meilleurs personnages, je lui dis.

Elle me répond par un sourire triste.

— Merci. J’ai vraiment aimé ça moi aussi. Je me sens libérée d’un poids, me dit-elle. T’es devenue un peu comme une sœur…

Je ne réponds pas. Nous avons du travail. Et ce qu’elle me dit, elle le sait, c’est réciproque. Je pose ma main sur la sienne. Je pose ma main sur la mienne.

Puis nous reprenons.

Je passe mes doigts sur ma gorge pour me souvenir de ce que cela fait de porter un collier de métal autour du cou. Je mordille mes lèvres.

Je ressens son excitation. Je sens son humidité perler entre ses cuisses. Nous sommes toutes les deux dans le même état de chaleur. Il y a une puissance érotique, quelque chose de tellement bon et transgressif.

Je crois vraiment que ce roman sera clivant. Peu importe. Je ne me vois pas l’enfouir sous trois mètres de terre. Je veux qu’il existe. Vraiment. Pour Ambre. Toutes les Ambre. Et les Ophélie aussi.

Mais quelque chose reste insuffisant. Je pose la main sur le bureau.

Je relis les derniers paragraphes. L’équilibre est fragile. C’est l’histoire d’Ambre. Pas la mienne.

C’est sa voix. Je ne dois pas l’étouffer sous la mienne. Même si je vais et viens en elle, elle n’est pas Ophélie. Et je ne suis pas Ambre. Je ne peux pas lui mettre dans la bouche des mots qui seraient les miens.

À côté de l’ordinateur, les annotations de Daphné sont étalées sur le bureau. Daphné est ma première lectrice. Celle qui m’a dit que si je savais écrire comme ça, et que j’en faisais rien, elle m’en voudrait toute ma vie. La vraie responsable c’est elle. Quand on me lit, c’est en partie la fautive.

Certaines de ses notes ont été difficiles à encaisser.
J’ai dû ouvrir les yeux sur certaines choses.

J’avais écrit « Le Collier d’Ambre » dans une sorte de moment particulier. Je l’avais idéalisé avec le temps. En le ressortant, il n’était pas le roman que j’avais gardé en mémoire. Je l’ai redécouvert dans un état proche de l’Ohio. Impubliable dans l’état où je l’avais laissé. Surtout après Chambre 313.

Daphné a raison sur un point essentiel : il y a mieux à faire de cette histoire.

Beaucoup mieux. Elle pense que je le sais. Et je sais qu’elle a raison.

Cette histoire ne m’a jamais vraiment quittée depuis que je l’ai écrite.

Certaines histoires nous suivent plus longtemps que d’autres.

Certains personnages aussi. Je relis les dernières pages. Le chapitre 10 est une catastrophe industrielle. Il ne sert à rien.

Un chapitre ajouté six mois plus tôt, et beaucoup de temps après la fin du vrai récit. Il donne trop dans les explications. C’est un prolongement qui éloigne le récit de ce qu’il est.

Ambre semble s’y éteindre. Tous les personnages s’y éteignent. La fille qui a écrit ça devait être dans un jour sans. Daphné propose de le mettre à la poubelle. Je partage son avis. Corbeille.

Chapitre 9. La vraie fin est là. Je la vois enfin.

Ambre approuve. Elle a les larmes aux yeux et moi aussi. Qu’est-ce que nous pouvons être sensibles toutes les deux c’est pas possible…

La vraie fin est déjà écrite. Elle se trouve dans le regard d’Ambre. Il n’y a plus qu’à choisir les dernières phrases. L’intensité est palpable.

Je ferme les yeux. Comment cela doit-il se terminer ?

Je frissonne.

— Ambre, je demande, comment cela doit-il se finir ?

Je redeviens elle. Sensible. Fragile. Déçue. Réduite à rien.

Mais je n’ai pas oublié le plaisir immense qu’elle a ressenti.

L’humiliation est toujours là. L’air est lourd.

Son ventre est rond. Le mien aussi.

Ses seins sont lourds, gorgés de lait.

Elle est une jeune maman. Et moi aussi. Je suis Ambre.

Ambre dans le regard méprisant de Flo. Comme l’était parfois celui de Gabriel. Ambre déçue en amour. Je n’ai pas écrit ce texte à un moment anodin de ma vie. Je ne le ressors sûrement pas par hasard. Il faut parfois savoir refermer un cercle, barrer une porte. Il me semble que j’avais besoin que ce texte comme une plaie soit rouvert et terminé, pour enfin soigner les blessures.

Ambre porte sur elle les stigmates d’un enfant que j’ai longtemps imaginé avoir un jour.

Je crois que c’est pour cela que je la comprends aussi bien.

Nous avons traversé un truc ensemble. Elle a été là pour moi.

C’est aussi pour cela que je tiens tant à terminer ce livre. Le rendre présentable. L’élever plus haut que ce que j’avais fait au départ. Il y avait quelque chose de profondément amoureux dans ce texte érotique.

Ambre a été un corps que j’ai emprunté pour me défaire de mon ancienne moi. Certains personnages bouleversent et transforment ceux qui les inventent.

Porte fermée à clé. Je suis dans l’obscurité depuis le début de l’après-midi.

J’ai allumé. Les volets sont tirés. Non pas pour me protéger de la chaleur. Mais pour tenir le monde entier à distance. Recréer ma bulle. Mon espace.

Je traverse l’appartement que j’imagine. Je regarde ce décor où se déroule l’action.

Une salle de bain vieillotte. Des faïences vertes brillante et tape-à-l’œil imitation zelliges marocaines que je déteste. Un miroir cerclé de cuivre. Étrange comme certains lieux refusent de quitter notre mémoire…

Une brosse à dents oubliée par un mec incapable de ranger ses affaires et qui prend sa femme pour sa mère.

Du linge qui traîne. Boniche a pris du retard dans les lessives.

Mauvaise direction. Ambre me rappelle à l’ordre. J’efface tout. Tout ce qui détourne l’attention de l’essentiel et de ce qui se passe vraiment. Le cœur d’Ambre.

Je retire tout ce qui ralentit le récit.

Je n’écris pas pour un magazine de décoration. J’écris pour Ambre.

Trois phrases surgissent. Brutalement. Puis une quatrième.

Je les répète à voix basse pour ne pas les perdre. Je les mémorise. Comme une poésie.

D’autres poussent derrière. Je les articule. Les retourne. Les déplace.

La musique s’améliore. Je retourne jusqu’au bureau, archi-concentrée.

Il ne s’agit pas de les oublier.

Et je les écris. La fin est là. Je la tiens.

Ambre me sourit dans le miroir. Ou la tête sur mon épaule. Je sens sa main posée sur mes reins.

Je me souris à moi-même. Le texte est enfin devenu ce qu’il devait être.

Je sauvegarde. J’aimerais continuer. Mais c’est l’heure. L’essentiel est fait.

Je vais pouvoir quitter Ambre. Ou du moins essayer.

J’ouvre les volets. La lumière envahit la pièce. Eric est dans le jardin. Il passe de plus en plus de temps à la maison en ce moment. Maman est heureuse. J’ai bien fait de les mettre ensemble ces deux-là. Avoir trouvé ce mec pour maman est certainement l’une des meilleures choses que j’ai faites de ma vie.

Même si je le pressens, tôt ou tard Maman quittera la maison et me laissera seule.

Eric termine de monter la piscine en kit que j’ai décidé de m’offrir avec mes droits d’auteurs. Même si je sais très bien que ceux sont mes baby-sittings qui me l’ont payée. Encore une histoire que je me raconte. Je ne me refais pas.

Je reste quelques secondes immobile. J’ose à peine y croire.

Il m’a retiré une belle épine du pied. Cela ressemble à un petit miracle.

— Alors, réveillée de ta sieste ? me lance-t-il en caressant sa barbe de trois jours avant de remettre ses cheveux en arrière de la main.

— Tu fais quoi ? je demande, émerveillée.

— J’ai terminé. T’avais cru y arriver toute seule ? Je te raconte pas comme j’en ai chié. Il ne reste plus qu’à la mettre en eau. Tu viens ?

— Je ne sais pas. Je suis bien ici. C’est agréable de regarder les autres travailler, je ris.

Il sourit. Je laisse la fenêtre ouverte. La chambre, mon antre, respire.

Moi aussi. J’ai bien avancé. Je me sens légère.

J’avais prévu un barbecue ce soir.

— Je vais l’allumer. J’ai une faim de loup !

J’ai terriblement envie de jouer avec des allumettes. Le chapitre 8 attendra.

Demain aussi. Il y a un temps pour tout.

L’heure n’est plus à Ambre. L’heure est à l’apéro.

– Ophélie Deslys –

Bande son : Isabelle Adjani – Ohio

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2 commentaires

  1. J’ai beaucoup aimé ce petit texte et et hâte de voir tout ce qui suivra,la Magicienne deviens de plus en plus libre dans ses écrits 😊 une piscine qui appelle à une visite 🤣 mais une fée reste en veille à distance 😋 courage pour la suite et surtout avec la chaleur

  2. Un teasing exaltant.
    Un « Making of”, une histoire dans l’histoire, j’adore ça surtout quand cela concerne une autrice aussi talentueuse qu’Ophélie. Cela n’a rien de commercial, il est écrit avec la même ferveur, la même fluidité et le même style que l’œuvre concernée. J’y découvre l’état d’esprit, le ressenti émotionnel de sa vie au présent et au passé, le rapport avec les personnages imaginaires ou ayant existés. Se substituer au personnage afin de mieux exprimer les motivations et les actes de celui-ci.
    L’œuvre est annoncée incessamment et je perçois déjà, grâce à un aperçu, un avant-goût de l’intrigue et des sensations qui m’attendent à la lecture du livre. Il y aura c’est sûr des passages douloureux, mais aussi des moments d’une sensualité profonde comme Ophélie sait nous les décrire avec sa plume avertie.
    J’ai envie de le découvrir, mais sans hâte. L’autrice prend le temps nécessaire pour mener à bien la finalisation de son projet.
    Comme Amélie Nothomb, Ophélie a des écrits en réserve dans ses tiroirs. Je lui souhaite le même succès.

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