Entretien avec Ophélie Deslys autour du projet éditorial Odelys et sa nouvelle collection « Grand Confort de Lecture ».
Merci à Lionel pour cet entretien, son aide dans ce projet, et aux lecteurs qui ont échangé autour de cette idée !
Vos lecteurs remarquent souvent le soin apporté à la mise en page de vos livres. Est-ce un sujet important pour vous ?
Oui, énormément. J’ai deux leitmotivs qui tiennent en une phrase : « Lire c’est partir, lire est un plaisir ».
Lorsque l’on parle d’un livre, on parle presque toujours de son histoire, de ses personnages ou de son intrigue. Pourtant, avant même de lire la première phrase, le lecteur entre en contact avec un objet.
Beaucoup débattent sur les couvertures. En réalité le lecteur va passer trente secondes avec la couverture, mais parfois plusieurs heures dans le texte.
La taille de la police, l’interlignage, les marges, la respiration du texte sur la page… Tout cela influence l’expérience de lecture.
Mon objectif a toujours été simple : faire en sorte que le livre s’efface au profit du texte.
Une bonne mise en page est une mise en page que l’on ne remarque pas.
Le lecteur ne devrait pas penser aux caractères, aux marges ou à la fatigue de ses yeux. Il devrait simplement entrer dans l’histoire.
D’où vous vient cette sensibilité ?
Avant d’être autrice, je suis lectrice ! J’ai toujours été sensible à la manière dont les livres étaient fabriqués.
Je possède depuis des années un exemplaire poche de Sur la route de Jack Kerouac. C’est un roman que j’ai envie de lire depuis longtemps. Pourtant, chaque fois que je l’ouvre, je suis découragée par la taille minuscule des caractères.
Je n’ai pourtant pas de problème de vue particulier.
Je n’ai pourtant que vingt ans.
Mais au bout de quelques pages, mes yeux fatiguent.
Le livre devient un obstacle entre le texte et moi.
Pour un livre universitaire, une notice Parkside pour un taille-haie, une petite police d’écriture est entendable. Pas pour un roman.
Vous pensez que ce problème est répandu ?
Je pense que beaucoup de lecteurs le vivent sans forcément mettre des mots dessus.
Nous passons nos journées devant des écrans.
Ordinateurs, téléphones, tablettes, notifications…
Nos yeux sont sollicités en permanence.
Dans ce contexte, je trouve paradoxal que certains livres continuent à privilégier l’économie de papier ou la réduction du nombre de pages au détriment du confort de lecture.
J’ai été surprise récemment, en ouvrant le livre de ma petite sœur, de constater que certaines éditions destinées à un jeune public — la dernière édition Gallimard Jeunesse d’Harry Potter à l’École des sorciers par exemple — utilisaient parfois des caractères plus petits que les éditions publiées il y a 20 ans. Pour moi, lorsqu’un enfant ouvre son premier « gros » livre, tout devrait être fait pour faciliter son entrée dans la lecture. Après on viendra nous dire que le marché du livre se porte mal, que les enfants n’aiment plus lire ? On blâmera les écrans ? Dans ce cas concret de la littérature jeunesse allez voir dans les rayons… Beaucoup d’adultes ont oublié qu’ils ont été des enfants un jour.
Et je ne parle pas d’éditions comme La servitude volontaire de La Boétie qu’on m’a faite lire au lycée dans une édition imposée où le texte était carrément en police 8, alors qu’on trouve pour moins cher des éditions en 12.
J’ai commencé la lecture de Game of Thrones avec le volume 1 en format poche. Puis je ai lu les autres tomes dans une version empruntée à la médiathèque au rayon malvoyant. Je vous assure que ce n’est pas le même plaisir de lecture.
La lecture devrait être accueillante. Même quand on grandit.
Est-ce ce constat qui a donné naissance au projet Odelys ?
Oui, en partie. Lorsque j’ai commencé à publier mes propres livres, j’ai eu envie de faire exactement l’inverse de ce qui me frustrerait en tant que lectrice.
J’ai choisi une mise en page volontairement aérée.
Une police Georgia en taille 13.
Un interlignage généreux.
Une véritable respiration visuelle.
Je sais que ce choix augmente parfois le nombre de pages.
Je sais aussi qu’il réduit légèrement la rentabilité de certains ouvrages.
Mais je considère que le confort du lecteur vaut largement ce sacrifice.
Pourquoi avoir choisi la police Georgia ?
Parce qu’elle possède quelque chose de très particulier.
Elle est élégante sans être prétentieuse.
Classique sans être froide.
Très lisible tout en conservant une certaine douceur.
Je la trouve presque sensuelle.
Certaines polices donnent l’impression de lire un document administratif.
Times New Roman a été conçu à la base pour des journaux car c’est une écriture compact pour une publication qui finira après à la poubelle, après lecture.
On la retrouve pourtant encore dans de nombreux livres, et elle est considérée comme « sérieuse ». Pourtant les E n’ont quasiment pas de boucle, les barres aux T sont tellement petites qu’on confond la lettre avec le L. Etc. Elle ne respire pas. Elle fatigue les yeux.
Georgia, au contraire, invite à la lecture.
C’est une police qui accompagne le texte au lieu de lui faire concurrence.
Vous utilisez parfois l’expression « mise en page sentinelle ».
Que signifie-t-elle ?
Quand vous regardez un film au cinéma, selon la salle le rendu n’est pas le même. Et selon votre télévision c’est la même chose. L’immersion sera variable.
Pour moi, une bonne mise en page est une sentinelle silencieuse.
On ne la voit pas. On ne pense pas à elle. Mais elle veille sur l’expérience de lecture. Elle protège le lecteur de la fatigue visuelle. Elle facilite l’immersion.
Elle permet au texte de déployer toute sa force sans attirer l’attention sur elle-même. C’est un travail discret mais essentiel.
Comment est née l’idée d’une collection Grand Confort ?
La collection Grand Confort est l’aboutissement logique de cette réflexion.
Mes éditions classiques sont déjà conçues pour être agréables à lire.
Pour de la littérature érotique c’est un minimum !
Mais je me suis rendu compte que certains lecteurs, avec qui j’ai discuté, souhaitaient aller encore plus loin, et exprimaient un vrai besoin.
Notamment les lecteurs qui lisent beaucoup. Les personnes dont la vue fatigue rapidement. Les lecteurs plus âgés. Des personnes ayant des troubles de la lecture. La dyslexie, par exemple.
Ou tout simplement ceux qui aiment les livres offrant une grande respiration visuelle.
J’ai par ailleurs une amie atteinte d’une maladie de la vue, pour qui la lecture est essentielle.
J’ai donc imaginé cette collection « Grand Confort de Lecture », proposant des caractères encore plus généreux et un confort de lecture maximal.
Sans modifier une seule ligne du texte.
Pour cette collection, la police retenue est Lexend en 16 qui est une police conçue pour la facilité de lecture, avec un interligne 1,5 et un texte aligné à gauche (justifié à gauche).
Le format du livre passe de 5×8 pouces à 6×9 pouces pour des marges plus généreuses.
« Le Code est ma date de naissance » sera le premier livre de cette collection. On passe de 148 pages à 250 pages, pour un surcoût de 2€. Je ne voulais pas que ça soit au-delà. L’objectif est tenu !
Pourquoi ne pas faire de toutes vos éditions des éditions Grand Confort ?
Parce que tous les lecteurs n’ont pas les mêmes besoins. Je ne cherche pas à imposer une manière de lire. Je souhaite simplement offrir un choix.
Certains préféreront un format plus compact. D’autres apprécieront une lecture encore plus reposante. L’idée est de laisser chacun décider.
Peut-on dire que ce choix est aussi une forme de résistance à notre époque ?
Peut-être. Nous vivons dans un monde du compactage, où tout doit être plus rapide, plus dense, plus optimisé.
Je crois au contraire que la lecture est un espace où l’on peut ralentir.
Prendre son temps.
S’installer confortablement.
Tourner les pages sans fatigue.
S’abandonner à une histoire.
Retrouver de l’espace autour de soi.
Si mes livres peuvent contribuer, même modestement, à retrouver ce plaisir-là, alors j’aurai atteint mon objectif.
En une phrase, quelle est la philosophie éditoriale des éditions Odelys ?
Concevoir de jolis livres qui se font oublier pour laisser toute la place au texte. Et au plaisir !
Et maintenant ?
Je retourne travailler à la relecture de mon prochain roman, L’inconnue en moi.

Je découvre le projet » Format confort » et franchement je trouve l’idée excellente 😊 très peu penseraient à sortir des formats pour ceux qui ont des soucis de vue,Magicienne là tu frappe fort avec un très gros sort 😋